Prospective
Transdisciplinaire
Intersectorielle
    Internationale

Chapitre 1.  LES RITES DE L’EAU

1.1.             Rites en l'honneur de la déesse lune

1.2.             Rites pour faire venir la pluie

1.3.             Rites d’ablution et de purification

 

 Chapitre 2.  LES BAINS ET  LA TOILETTE

2.1.  Les principales traditions du bain

2.2.   L’eau de boisson,  le thermalisme

 

  1. 1.       LES RITES DE L’EAU

1.1             Rites en l'honneur de la déesse lune

A force d’observations climatiques, les paysans et les marins ont été les premiers à constater que le temps changeait souvent selon le phases de la lune ; aussi les rites de pluie sont-ils liés, parfois, à la lune. Ces rites honorent la déesse Lune, maîtresse de la pluie, en même temps qu’ils l’incitent à dispenser ses bienfaits. A commencer par les pays où il pleut rarement ; on répand un peu d’eau en espérant que la déesse enverra la pluie… Les femmes souvent sont les officiantes de ces traditions. Dans la Rome antique, six vestales, gardiennes du feu sacré de Vesta, accomplissent un rite de pleine lune, pendant les ides de mai, pour l’invocation de l’eau. Ce rituel implique le lancement de vingt-quatre mannequins dans le Tibre, en simulacre de sacrifices humains. Comment ne pas voir un frère, en Europe, avec les effigies de la Mort et du Carnaval lancées à la rivière ? Une part du symbolisme chrétien des eaux est à rapprocher du culte lunaire d’Isis et d’Osiris en ancienne Egypte. Ce culte s’est ensuite répandu dans tout l’Empire romain. L’union du couple divin est célébrée chaque année dans une procession. On associe la déesse Lune babylonienne, Ishtar, aux sources et à la rosée, symboles de sa fertilité. Dans un pays écrasé de soleil, cela ne laisse pas d’être significatif. Ses temples sont souvent rupestres, ou prennent place dans des oasis. Tout comme Ishtar, d’autres déesses Lune, ailleurs, sont gardiennes des puits, des rivières et des sources. Leurs temples sont dans les éléments naturels de la pierre et de l’eau, avec un cérémonial bien approprié.

1.2.            Rites pour faire venir la pluie

  Rites d’Algérie

La « Tarenja » des sédentaires Belbala en Algérie, semblable pour l’essentiel aux idoles d’appel à la pluie de tout le pourtour méditerranéen, appelle aussi à la fécondation de la terre, mais cette fois par l’eau du ciel. Représentant une jeune femme, elle est bâtie autour d’un pilon central, image mâle de la pluie. Deux cuillères ou louches en bois symbolisent les bras et les mains tournées vers le ciel pour demander et recueillir l’eau. Il existe aussi autour de la Méditerranée d’autres jeux rituels liés à l’obtention de la pluie comme cette sorte de polo, la « koura » pratiquée en Afrique du Nord en période de sécheresse pour attirer les nuages, ou le lendemain d’un jour de pluie.

  Rites français

 

Beaucoup de cérémonies d’appel à la pluie mettent également en scène une grande profusion de feuillages, de fleurs, de fruits et de légumes. En France, lors des rogations, les croix et les oratoires sont fleuris. En Provence, des charrettes entières de végétaux, véritables cornes d’abondance, gaspillages propitiatoires, sont promenées à date fixe dans les rues de certains villages.

  Rites grecs

 

Chez les Grecs de Thessalie et de Macédonie, une procession d’enfants, conduite par une jeune fille parée de fleurs, se rend aux sources et aux puits pour implorer qu’il pleuve. A chaque arrêt, les enfants aspergent d’eau la jeune fille en chantant. La communauté entière, enfants inclus, est appelée à participer aux rites qui peuvent durer des heures ou des jours ; à la fin, le chant et la danse débouchent, en rythme, sur une sorte de transe. A travers l’exaltation collective, les participants atteignent les sources de la pluie. On appelle les chefs religieux, dont le rôle intermédiaire entre les dieux et les hommes est d’obtenir la pluie, les faiseurs de pluie – figures éminentes et puissantes de leur communauté. Les invocations reposent généralement sur la magie par imitation. Celles-ci s’attachent à mimer le résultat espéré. Dans diverses civilisations, grenouilles, serpents, salamandres et tortues d’eau sont les protégés du dieu de la pluie et les gardiens de celle-ci… D’autres animaux la prévoient. Il en va de même du mouvement qui hâte les fourmis vers leur fourmilière, des corbeaux, des oies sauvages, hirondelles, moucherons, ou du vol des lucioles.

 

  Rites hébreux

 

Pour les anciens Hébreux, la pluie est une bénédiction que le ciel accorde en retour à l’observation de la Loi. Sa source est comme une citerne au ciel, inépuisable. Bien que le péché entraîne la sécheresse, le pardon reste possible on le voit avec l’histoire de la famine du pays d’Achab (I, Rois, 18), où Dieu promet la pluie au prophète Elie si le peuple se détourne du culte de Baal. Le peuple s’incline ; un nuage apparaît, il pleut. Et comme la pluie est un don du ciel, les peuples imaginent toutes les façons de complaire aux divinités célestes. Par-delà la déconcertante variété des rites à travers le monde, le but reste toujours le même : attirer le regard des dieux, les remercier, susciter leur compassion et les persuader de maintenir l’abondance des eaux. Pour être couronnés de succès, les rituels de pluie font ainsi très souvent appel à la musique et à la danse.

  Rites turcs

En Turquie, pour obtenir la pluie, on fait promener un enfant ou un adolescent couvert de feuillage qui va quêter de porte en porte en chantant.

 

 

1.3.             Rites d’ablution et de purification


  Rites celtes

 

Chez les populations celtiques du Moyen Age, la purification prenait déjà la forme d’un saut dans l’eau froide. La veille d’être fait chevalier, l’écuyer se rendait en escorte chez le barbier, qui le rasait, lui arrangeait sa coiffure. Puis, au bain, il était aspergé d’eau froide. Après quoi les chevaliers le conduisaient à la chapelle, où on lui servait un vin parfumé et où la nuit se passait en chants. Au lever du soleil, il pouvait enfin être fait chevalier.

  Rite chrétien : le baptême

 

Les origines du baptême chrétien ont des parallèles en Egypte, en Grèce et dans l’Orient anciens (le bain dans le Gange). Symétriquement, l’Eglise a incorporé certains rites païens, comme à la Saint-Jean où l’eau joue un si grand rôle, en les plaçant sous l’égide de Saint Jean Baptise. D’anciens aspects judaïques se retrouvent également dans le baptême chrétien. L’idée qui sous-tend ce dernier rite, est que nul ne peut entrer autrement dans le royaume des Cieux. Bien que les premiers baptêmes soient effectués dans la nature – les sources et les rivières – des lieux sont ensuite bâtis spécialement pour les fonts baptismaux. Notons enfin que ce vieux mot de « fonts » vient du latin fons qui désigne, en même temps que la source, le dieu qui habite celle-ci.

  Rites égyptiens

 

La toilette des morts symbolise, universellement, la purification de l’âme avant son voyage dans l’au-delà. C’est encore l’eau qui est utilisée pour la purification par les desservants d’Isis : ils ont le visage et les mains trempés d’eau dès avant le rituel ; la foule fait de même.

  Rites grecs

Les mystères d’Eleusis de la Grèce ancienne sont un bon exemple de purification par ablution.

 

  Rites japonais

On se souviendra du rituel du premier bain de l’enfant impérial à la cour du Japon, qui est peut-être la première ablution à être codifiée dans les annales japonaises. Agrémenté d’une cérémonie et de lectures sacrées, ce rite peut faire penser au baptême, à l’usage uniquement de la famille impériale.

Dans le shinto, l’importance de la vie et sa perpétuation sont vénérées. La conscience collective résulte du désir de communication du corps communautaire. Cette vision perpétuelle de l’existence peut être comparée à l’eau qui coule sans cesse. La fin de l’écoulement de l’eau pourrait être la fin de la vie. Il existe de nombreux festivals qui se tiennent en l’honneur de la pluie et du kami (divinité) de l’eau. Ainsi le rituel shinto, nommé misogi (rite de purification), implique l’eau. La pollution accumulée par un individu ou une communauté et les péchés commis intentionnellement par des individus ou un groupe sont purifiés par la spiritualité de l’eau. Ce rituel n’est pas pratiqué quotidiennement et n’est pas non plus une forme d’exercice religieux. Misogi est pratiqué avec ferveur en relation avec le kami ou lors de festivals. Il consiste à laver les mains et la bouche en signe de purification symbolique à l’eau propre. On pense qu’avec ce rite on peut offrir des prières en état de pureté.

Osaka, avec son mausolée de l’empereur Nintoko, qui date du Vème siècle a été longtemps le centre fonctionnel du Japon vers lequel convergeaient les cultures venant de la Chine et de Corée. Elle a longtemps été appelée Cité de l’eau. Au XVIème siècle. Hidegoshi Togotami avait fait construire un égout, le Triko Sewerage dans la zone proche du château qu’il avait érigé. Les habitants de la ville vivaient de l’eau et en symbiose avec le réseau des canaux. La rivière Doutonbori, qui traverse le centre de la ville, était l’objet de festivités permanentes le long de ses rives avec des théâtres et des lieux de plaisir. Aujourd’hui encore, le Tenjin festival, un des plus importants du Japon, qui fête la fin des épidémies de l’été d’autrefois, se déroule sur le Yodogawa avec plus de 100 bateaux.

La religion shinto a préservé cette conception de l’eau à travers les ages en répétant les rituels. C’est cette conscience des pouvoirs spirituels de l’eau qui revivifiera la spiritualité profonde dans l’humanité. On ne doit pas tirer profit de l’eau. Il faut nous en tenir à l’interprétation qui fait que nous sommes simplement autorisés à utiliser cette précieuse ressource. Cela pourrait être la clé des nombreux problèmes auxquels nous sommes confrontés.

Au Japon depuis l'époque Jomon, la riziculture est à la base de la vie et de l'agriculture. Et comme la riziculture dépend beaucoup de l'eau, la vie quotidienne aussi bien que les croyances y ont toujours donné une place centrale à cette dernière. Dans certains villages, l'eau était la divinité bienveillante de la moisson et, en tant que telle, est très respectée. Mais, dans certaines grandes villes, victimes de crues, l'eau était considérée comme une divinité malfaisante, et par conséquent chassée vers la rivière ou la mer.

L'eau offerte à l'occasion du 1er janvier est appelée " Wakamizu ", ou bien " Hatsumizu " (littéralement : " Eau primaire "). On en fait l'offrande au " dieu de l'année ". Puis on peut soit se rincer la bouche avec, soit l'utiliser pour préparer le thé. L'acte de puiser cette eau est appelée " Wakamizu-Mukae " (" accueil de Wakamizu ") : ce rôle incombe traditionnellement à un homme appelé " Toshi-Otoko " (" l'Homme de l'année "), désigné comme " le Maître des fêtes ". Dans l'ouest du Japon, ce rôle peut éventuellement être tenu par une femme, alors appelée " Toshi-Onna " (" Femme de l'année ").

 

  1. 2.       LES BAINS  ET  LA  TOILETTE

       2.1.   Les principales traditions du bain

  Les bains égyptiens

 

Les fouilles de Tell-el-Amarna, en Egypte ont révélé l’existence de salles de bain raffinées avec tuyauterie et douches très perfectionnées. De telles innovations visaient plus loin que le simple confort, elles aidaient à lutter contre les maladies favorisées par la densité de la population urbaine et faisaient partie du cérémonial de la communauté religieuse. Les prêtres de Tell-el-Amarna, par exemple, se lavaient des pieds à la tête deux fois par jour.

Les Egyptiens fortunés savouraient eux aussi le luxe des salles de bain particulières. Ils installaient des baignoires peu profondes avec des sortes de douches et agrémentaient l’eau d’huiles et de parfums.

 

  Les bains juifs

Il y a plus de 3 000 ans, les Hébreux considéraient la régénération spirituelle comme une responsabilité fondamentale de la société. Ils réduisirent le bain à une activité presque ascétique, excluant plaisir ou détente. Pour eux, celui-ci avait pour seule fonction la propreté, même si des valeurs religieuses et sociales demeuraient sous-jacentes. Le rituel du bain juif, né d’un désir de purification associé à une conception puritaine de la nudité, a été inclus dans le code de la Loi de Moïse, conçue en principe pour des populations nomades. Par leur contact avec les Babyloniens, les Hébreux se trouvèrent familiarisés avec les usages du bain plus évolués pratiqués par les Sumériens qui avaient développé une brillante civilisation entre le Tigre et l’Euphrate au 3ème millénaire avant J.C. En 1055 avant J.C. lorsque les peuples juifs se sédentarisèrent, le roi David entreprit la construction de grands ouvrages de bains publics et de distribution d’eau qui furent terminés sous le règne du roi Salomon. Désormais, le bain n’était plus réservé à la seule propreté physique ; il devait également permettre la purification spirituelle, s’appuyant sur le Talmud selon lequel « Un juif ne peut vivre dans une ville qui ne dispose pas de bains publics. » En plus de la recherche habituelle de propreté, la loi mosaïque préconisait le lavement de parties précises du corps et en précisait les circonstances, conformément aux prescriptions de la Bible et du Talmud. La création du «mikvah », ou bain communautaire, fut sans doute due au fait que les vertus de propreté étaient liées à des valeurs spirituelles, le code de conduite du peuple juif étant à la fois pratique et éthique. Le mikvah avait une surface de six mètres carrés environ, et il était construit en dessous du niveau du sol, suggérant ainsi que l’on utilisait l’eau de sources naturelles ou de puits. Sans ornements, construits en pierre grossière d’après un plan affiné par la pratique, le mikvah mettait en application d’attitude juive vis-à-vis du bain, lequel devait être à la fois fonctionnel, ascétique et ritualiste.

 

  Les bains grecs

Dès 1800 avant J.-C., les Minoens utilisèrent des baignoires de terre cuite très semblables aux nôtres. Le palais du roi Minos à Cnossos disposait d’un réseau bien conçu de tuyaux de céramique pour distribuer les eaux, chaude et froide. Les Minoens prenaient leurs ablutions très au sérieux et connaissaient bien l’exploitation de l’eau. En plus des baignoires, ils disposaient de toilettes à chasse d’eau.

Dans l’Antiquité, les Grecs furent parmi les premiers à créer des bains publics. A Delphes même, au pied du mont Parnasse, il existait un centre balnéaire important. Le bain était le meilleur antidote contre la sueur provoquée par les exercices physiques, aussi bien que contre la poussière et le soleil. L’utilisation thérapeutique de l’eau avait un rôle important dans l’enseignement du « gymnase », cœur du système éducatif de la société grecque. Les Grecs se conformaient à un emploi du temps rigoureux qui englobait un bain dans une piscine ronde, entre un effort physique intense dans la palæstra (enceinte de lutte) et une discussion philosophique dans l’exedra (salle de réunion). Hippocrate, le père de la médecine occidentale, utilisait beaucoup l’hydrothérapie pour combattre certaines maladies, physiques ou mentales. Ainsi, les effets calmants de l’eau chaude furent très tôt reconnus et utilisés pour le traitement des maladies mentales. Mais l’objet principal des bains publics était de fournir de l’eau à la population et d’encourager la propreté. Au début, les Grecs trouvaient que l’immersion dans un bain chaud était amollissante et efféminée, mais, dès le Vème siècle avant J.C., ils se mirent à construire des établissements de bains fonctionnels pour hommes et pour femmes. Longtemps auparavant, Homère avait fréquemment évoqué la baignade, comme dans cet extrait de l’Iliade : « Quand le cœur a fraîchi jusqu’au profond repos, ils entrent dans les cuves polies et s’y baignent, puis, après l’eau et l’onction des huiles, ils s’assoient pour dîner ».

 

  Les bains romains

Les Romains méritent leur réputation d’avoir réussi à combiner les valeurs spirituelles, thérapeutiques et sociales du bain, et d’avoir élevé celui-ci au rang d’un véritable art. Dans le climat chaud de Rome, passer un moment de la journée aux thermes était bienvenu ; aller aux bains devint un plaisir social. Les établissements de bains étaient au cœur de la vie urbaine, offrant des lieux de détente, de réunion et de culte. Les historiens expliquent le développement des bains publics par l’accroissement de la prospérité de l’Empire romain. Dès le IIIème siècle avant J.C., les Romains fortunés avaient des salles de bain dans leurs maisons de ville comme dans leurs villas à la campagne ; mais le bain se rattachait à la vie privée et nécessitait beaucoup de pudeur. Graduellement cependant, l’obsession des Romains pour la propreté les amena à créer des bains publics. En 33 avant J.C., Agrippa construisit à Rome l’aqueduc Julia et créa des établissements gratuits où l’on pouvait trouver des bains chauds, tièdes ou froids, ainsi que des salles de massage : ces établissements étaient partagés en balneæ, ou bains publics, et belneum, ou bain privé. Le réseau d’aqueducs et le système de distribution d’eau et d’assainissement de Rome est aujourd’hui encore l’une des merveilles de l’Antiquité. En 312 avant J.C., pour alimenter la ville de Rome, Appius Claudius Caecus construisit le premier aqueduc sur la voie Appienne ; il avait dix-huit kilomètres de long et était en partie enterré. Il connut un tel succès que les aqueducs proliférèrent dans tout le pays : il y eut tout à coup suffisamment d’eau pour satisfaire aux plaisirs superflus bien au delà des besoins indispensables. Les canalisations en fer étant inconnues à l’époque, le plomb était le seul matériau capable de supporter la pression de l’eau. Etrange anticipation de nos problèmes actuels d’environnement, le plomb fut à l’origine de cas d’empoisonnement et de stérilité parmi la population. Ce n’est que beaucoup plus tard que l’on comprit que le mal était dû au plomb. Dans la Rome antique, treize aqueducs déversaient déjà chaque jour sept cent cinquante millions de litres d’eau, énorme quantité nécessaire à l’alimentation des mille trois cent cinquante-deux fontaines publiques, des onze thermes impériaux et des neuf cent vingt-six établissements de bain. Chaque citoyen utilisait environ mille litres d’eau par jour, ce qui représente de nos jours la consommation moyenne d’une famille de quatre personnes. Les dirigeants, qui ont toujours tendance à satisfaire les désirs de leurs sujets, furent amenés à créer de nombreux bains publics. Les empereurs romains construisirent des thermes pour se rendre populaires, et les philanthropes à leur suite firent construire pour leur propre compte des établissements très raffinés. C’est ainsi que les bains passèrent d’une petite unité clôturée de bois à fonctionnement précis, limité et quasi austère à un type d’établissement à usages multiples, plus ambitieux, luxueux et complexes. La dévotion des Romains pour l’eau conduisit à la construction de thermes monumentaux et de fontaines richement sculptées, véritables autels qui lui étaient consacrés et où s’harmonisaient activités physiques, culturelles et intellectuelles. « Sanitas per aquam » (la santé par l’eau). Réunissant de nombreux éléments parmi ceux qui contribuent à rendre la vie agréable, certains établissements de bains romains ont été des réussites spectaculaires, même si l’on en juge d’après les normes modernes. Les ruines des thermes de Dioclétien et de Caracalla, pour ne citer qu’eux, sont encore impressionnantes. Les bains de Dioclétien couvraient une surface de treize hectares et pouvaient recevoir jusqu’à six mille occupants. Les sols étaient pavés de mosaïques, les murs revêtus de marbre égyptien, de pierres sculptées, de glaces et de belles fresques. Ils bénéficiaient d’une bibliothèque, de galeries et de gymnases, et se prêtaient à des divertissements variés. Le stade occupait un grand espace couvert et disposait de sièges de marbre ; il pouvait contenir près de mille six cents personnes. Un portique longeait tout le bâtiment et s’ouvrait sur l’exèdre, vaste espace réservé aux poètes et philosophes. Détendus et rafraîchis, les baigneurs pouvaient pratiquer la conversation, accéder aux bibliothèques ou recourir aux autres ressources qui leur étaient offertes. Les thermes étaient des lieux publics où les amis pouvaient se retrouver pour discuter, tenir des réunions d’affaires ou assister à des spectacles. Acteurs, jongleurs, esclaves et esthéticiens tourbillonnaient à l’entour, veillant aux besoins de leurs maîtres et de leurs clients. Ceux qui avaient les moyens d’avoir des esclaves les emmenaient aux bains et se faisaient frictionner, masser et oindre par eux. On a dit que Rome était tombée en décadence parce que trop de gens y passaient trop de temps dans les bains publics ! Les bains de Caracalla abritaient un temple à chaque extrémité, dont l’un était dédié à Apollon et l’autre à Asculape, dieux responsables respectivement de la nourriture de l’âme et de celle du corps. Au dehors, dans les « jardins des philosophes », on pouvait admirer des grottes, des nymphées, des fontaines et des sources jaillissantes, des portiques ombragés où s’exposaient des chefs-d’œuvre de sculpture, un odéon destiné aux concerts et, enfin, des allées bordées d’arbres pour la promenade. Cet ensemble architectural remarquable était entouré d’une esplanade que rafraîchissait l’ombre des arbres et l’eau frémissante des fontaines. Le bain était un intermède très animé, considéré comme indispensable au bien-être. Les Romains avaient beaucoup appris des Egyptiens, qui leur avaient révélé le caractère sybaritique du bain ; ces derniers trouvaient à la fois calmant et voluptueux de se baigner dans le lait d’ânesse, les fraises écrasées ou l’eau parfumée aux épices aromatiques, les plus recherchées étant le safran et la cannelle ; et ils dépensaient des fortunes pour se procurer ces agréments importés d’Orient. La complication de l’architecture intérieure des thermes donna lieu à un rituel complexe. Le cérémonial variait d’un établissement à l’autre, mais il est possible de reconstituer un déroulement assez général. La remise en forme quotidienne, appuyée sur la détente et le plaisir, constituait un véritable devoir social. Ayant conquis l’Europe, les Romains ne voulaient pas renoncer aux plaisirs de l’eau. C’est pourquoi ils bâtirent des établissements au travers tout l’Empire, s’appropriant les eaux thermales des lieux pour leur remise en forme et leur délassement. Le guerrier comme le colon romain adorait plonger dans un bain ; pratique qui fit école. Les premiers bains publics ouverts dans les provinces romaines furent fréquentés surtout par des soldats. Les établissements de bains impériaux, autant que des monuments à la gloire de l’eau et de Rome, étaient de véritables palais pour le peuple. Sans méconnaître leurs aspects critiquables sur le plan de la morale et du civisme, ces bains apportaient à la vie sociale une contribution majeure. Ils encourageaient la propreté, la pratique des sports et le respect de la culture. La prédominance du nu dans la sculpture de Grèce et de Rome, répondant à des canons indissociables de toute représentation humaine, traduit clairement le désir de ces peuples de glorifier la beauté du corps, immortalisée par de grands artistes. Dans les premiers temps, les hommes et les femmes avaient des installations séparées, mais le bain mixte fut accepté. Ceux qui tenaient à leur intimité pouvaient s’isoler dans le balneum, mais la plupart des utilisateurs préféraient participer aux plaisirs d’une compagnie mixte. Quand l’Empereur se transporta à Constantinople, en 330 après J.C., les thermes et les aqueducs de Rome tombèrent en ruine. En 527, Justin 1er, souverain chrétien de l’Empire byzantin, n’autorisa plus les bains mixtes qu’aux couples mariés.

 

  Les bains au début de la Chrétienté

Les premiers chrétiens considéraient les bains publics, multipliés par les Romains à travers l’Europe, comme une complaisance immorale et répréhensible, qu’ils soient mixtes ou non. La propreté sous-entendait le luxe, le matérialisme et la sensualité ; ne pas se laver devenait par contradiction le signe d’un acte de pieux renoncement. Peu à peu, beaucoup abandonnèrent à peu près complètement la pratique des bains. Les premiers chrétiens désapprouvaient aussi l’usage des parfums et onguents vendus dans les thermes de bains romains, jugeant qu’ils étaient le signe d’une décadence morale. Ils condamnaient également la nudité qui était jusque là jugée naturelle. Au Vème siècle, les pratiques hygiéniques des Grecs et des Romains ont été progressivement oubliées dans toute l’Europe. Les établissements de bain tombèrent dans l’abandon. Seuls quelques monastères européens réussirent cependant à maintenir certaines installations technologiques et à conserver les habitudes de propreté inculquées par l’Empire romain.

 

  Les bains au Moyen-Age

 

Au début du Moyen Age, les bassins publics furent remplacés par des cuviers en bois, souvent assez grands pour recevoir deux personnes ou plus. L’avantage principal était d’économiser l’eau chaude. En principe le baigneur pouvait s’allonger, mais en fait il ne le faisait jamais, pour laisser de la place aux autres tant que l’eau était encore chaude. L’aristocratie et le clergé avaient codifié les modes d’ablution de leurs invités. Proposer de l’eau, généralement avant les repas, était « donner à laver ». On apportait un bassin à table, et les hôtes s’y lavaient le visage et les mains. L’eau était souvent parfumée ou parsemée de pétales de roses, ou autres fleurs odorantes, et le bassin était orné de métaux précieux et décoré de peintures. C’était l’occasion d’échanger des propos aimables entre voisins. Les chevaliers ramenèrent des Croisades de merveilleux récits concernant les délices des hammams islamiques ; en dépit des condamnations de l’Eglise, l’Europe fut à nouveau séduite par les plaisirs des bains pris en commun. Le développement de cette mode des hammams fut à l’origine d’une coopération intéressante : la vapeur des fours des boulangeries fut récupérée pour chauffer les bains, et certains rivalités en résultèrent entre la corporation des boulangers et celle des garçons de bain. A l’emplacement des anciens thermes romains, on construisit de nouveaux établissements réputés comme centres de cure, où l’on pouvait tout soigner, depuis les fractures et les dépressions nerveuses jusqu’aux maladies de cœur et aux affections du poumon et du cerveau. La recherche du plaisir jouait un rôle tout aussi important. En fait ce qui passait pour un souci de propreté était souvent une thérapie en série, ou une source de volupté. Sur ce plan, le Moyen Age fut pour l’Europe plutôt une période de régression que de progrès. La pollution de l’eau causa beaucoup d’épidémies, et le choléra envahit le continent. Considérés comme cause d’infection, les bains publics furent condamnés en 1350, au moment où la peste bubonique atteignait son paroxysme ; la plupart d’entre eux furent alors fermés.

 

  Les Hammams

 

En langue arabe, le mot hammam signifie « source de chaleur ». En Espagne, au moment où les pays voisins exaltaient les vertus de la crasse et de l’ascétisme, le bain atteignait le plus haut degré de la sophistication, du plaisir et de la relaxation. Les Maures, comme leurs prédécesseurs romains, construisaient des établissements de bains partout où ils allaient. Dans la seule ville de Cordoue, il y avait trois cents bains publics en 1236, juste avant le retour des chrétiens. Ils édifièrent aussi des aqueducs durant le IXème siècle et rénovèrent celui qu’avaient créé les Romains à Séville. Le magnifique palais de l’Alhambra, à Grenade, construit par Yûsouf 1er, qui régna à Grenade de 1333 à 1354, est un bon exemple de l’élégance architecturale des bains maures. La disposition des lieux et l’enchaînement des soins étaient très proches de ceux des thermes romains. La lumière pénétrait par des ouvertures en forme d’étoiles pratiquées dans le plafond, ajoutant une dimension esthétique à l’usage du bain. Dans la partie supérieure de la « chambre de repos » était aménagée une loggia qui ne pouvait recevoir plus de quatre personnes à la fois. Le caractère poétique, religieux et secret du jardin islamique contrastait avec le sens social et le goût des cérémonies de la culture romaine. Les hammams étaient des lieux de retraite, réunissant purification physique et spirituelle ; comme les thermes, ils disposaient d’une succession de pièces chaudes et froides. De nombreux hammams de l’Empire ottoman étaient des constructions byzantines rénovées ; il y a encore peu de temps, ils étaient alimentés en eau par des aqueducs romains. Dans la culture islamique, lutter contre le vieillissement était une démarche spirituelle qui nécessitait solitude et repos. Le hammam conserva le principe du passage des salles chaudes aux salles froides, mais rejeta les autres sections des bains romains, telles que gymnase, exèdre et bibliothèque. La pratique de l’athlétisme fut remplacée par le massage, les échanges intellectuels par la musique et la méditation. Le hammam devait être une aire d’oisiveté et de retraite où tout mouvement nécessitant la moindre énergie risquait de troubler le climat psychique. Le corps, purgé de ses toxines, pouvait rester pendant des heures dans un état de délicieux abandon. Les bains musulmans furent une remarquable adaptation des thermes antérieurs. Dans le hammam, hommes et femmes disposaient toujours d’installations séparées, mais une même source de chaleur pouvait chauffer leurs bains contigus. Pour les femmes, jusqu’au XXème siècle, se rendre aux bains constituait l’activité sociale et religieuse la plus importante. C’était aussi leur seule occasion de quitter la maison ou le harem et de rencontrer leurs amies. Les femmes firent du rituel du bain une forme d’art. Les hammams font encore partie du noyau de la vie sociale en Turquie et dans les autres pays islamiques. De grandes capitales Européennes, telles Paris et Londres, apprécient aussi l’atmosphère exotique de leurs propres hammams.

 

  Les bains nordiques

 

Les peuples nordiques conféraient un rôle spirituel et social au sauna. Celui-ci n’était pas simplement un endroit où transpirer et s’asperger d’eau, mais aussi un lieu de guérison. Pour exorciser le démon, les possédés y étaient battus avec une vihta, verge faite de brindilles de bouleau, jusqu’à ce que les esprits mauvais prennent la fuite.

 

  Le déclin des bains

 

Le XVIème siècle vit l’Europe entamer une ère nouvelle, appelée Renaissance, marquée par la crasse ; la propreté atteignit son niveau le plus bas, qui ne devait pas remonter avant le XIXème siècle. Isabelle de Castille se vantait de n’avoir pris que deux bains pendant sa vie : à sa naissance et avant son mariage. Parfums et onguents remplaçaient les ablutions. Durant cette période, seuls les juifs restèrent propres ; car leur religion les obligeait à se baigner fréquemment. Les bains publics ne furent quelque peu remis à l’honneur qu’à partir du XVIIIème siècle, sous une forme thérapeutique.

 

  Le luxe de l'eau

Du Moyen Age à la fin du XVIIIème siècle, les progrès en matière d’urbanisme de l’eau sont assez peu sensibles : l’eau est une denrée rare et précieuse, qu’il est difficile de se procurer et qu’il ne faut pas gaspiller. Au Moyen Age, l’eau est au centre de l’économie : la vie s’organise autour des rivières, au bord desquelles s’installent les « métiers de l’eau », comme les tisserands, les teinturiers et les tanneurs. Les bornes-fontaines occupent une place de choix dans les villes, aux carrefours ou près des marchés. On peut aussi se procurer l’eau nécessaire aux besoins quotidiens dans les puits. Mais l’eau est très sale et aucun contrôle n’est exercé ; elle provoque de nombreuses épidémies car les nappes souterraines sont souillées. Au XVIème siècle, le roi de France Henri IV décide de faire construire une pompe sur la Seine, à la hauteur du Pont Neuf, la fameuse « pompe de la Samaritaine », pour augmenter le ravitaillement en eau de Paris. De fait, l’approvisionnement en eau constituait une véritable corvée. Elle est tantôt dévolue aux femmes et aux enfants à titre gratuit, tantôt confiée à une corporation contre une faible rémunération. A la fin du XVIIIème siècle, les porteurs d’eau passent pour « des hommes vils et des femmes bruyantes qui désolent les habitants du quartier où ces fontaines se trouvent ».

 

  Le XIXème siècle, le siècle de l'eau

Au XIXème siècle se produit une véritable révolution hydraulique. Il devient en effet plus facile de se procurer de l’eau. Jusque-là, les seuls quelques privilégiés pouvaient bénéficier de l’eau courante. Sous le Second Empire, grâce aux travaux de l’ingénieur Eugène Belgrand entrepris en 1854, le système de canalisations connaît un développement prodigieux : chaque immeuble, chaque maison de la capitale bénéficie dès lors de l’eau courante. Il faut attendre en revanche la fin du XIXème pour que chimistes et médecins se soucient enfin de la qualité de l’eau. Eugène Belgrand (1870-1878), ingénieur des Ponts et Chaussées, et géologue français, est à l’origine du grand service de distribution des eaux et du premier réseau d’assainissement urbain de Paris. Il fut Directeur des eaux et des égouts du Baron Haussman, célèbre Préfet de Paris sous Napoléon III. La salle de bains apparaît dans quelques immeubles à étages, à partir de 1880. Elle « dilate » l’appartement, occupant des lieux différents selon l’imagination de l’architecte, les contraintes du sol ou les trajets de l’eau. Lentement pourtant, le grand immeuble bourgeois en fait une annexe de la chambre. Le modèle est celui de l’Amérique qui séduit, tout visiteur européen. On trouve dans ce lieu de délices, non seulement des commodités indispensables, mais aussi une série de lavabos merveilleusement aménagés. Vers 1900, le triomphe de la salle de bains moderne éclate en Europe. C’est alors que la baignoire, telle que nous la connaissons aujourd’hui, fait une entrée spectaculaire dans la maison. Mais il faut attendre 1920 pour qu’apparaisse la baignoire de série monobloc émaillée à double paroi. Sa fabrication en série permet de réduire son prix de quelque 20 %. Bientôt s’impose la baignoire de cinq pieds de long qui représente actuellement 75 % de la production totale. Une fois terminée sa période d’incubation, la baignoire s’intégra à la maison occidentale avec une rapidité surprenante. A partir des années 1920, celle-ci devient, dans la maison individuelle du moins, une annexe de la chambre à coucher. On peut dire sans exagération que cette baignoire émaillée à tablier atteint un degré de confort recherché depuis des milliers d’année.

 

  Rites modernes de la toilette: l'eau de boisson, le thermalisme

L’être humain étant constitué d’eau pour la plus grande part, il nous faut remplacer celle que nous perdons sous peine de mort. Nous pouvons rester longtemps sans manger, mais pas sans boire, et cependant la plupart d’entre nous n’imaginent pas pouvoir en être privés. Nous prenons des douches, tirons les chasses d’eau, faisons la vaisselle et lessivons le linge. L’eau est devenue un bien courant, toujours accessible par l’intermédiaire d’un pipe-line magique. On a toujours recherché les meilleures sources d’eau potable, avant même la naissance de l’Egypte, de Carthage et de Rome. Aristote, homme d’Etat, et Epiphanius, père de l’Eglise, vantèrent la valeur spirituelle de l’eau du Nil, mais aussi ses vertus bénéfiques. Aristote fit remarquer que les Egyptiens traitaient l’eau du Nil comme d’autres le vin, la mettant déjà en bouteilles et la conservant plusieurs années ; d’après lui, ils tiraient fierté de l’âge de leur eau en bouteilles. Epiphanius était persuadé que l’eau du Nil se changeait en vin, et que c’était pour cette raison qu’ils la recueillaient dans des jarres le jour de l’Epiphanie. Ils la mettaient souvent en bouteilles et l’expédiaient par mer, parfois jusqu’à Rome. L’eau était l’une des grandes panacées de l’Antiquité. La boisson avait autant d’importance que les soins externes. On faisait de grands voyages, à seule fin de goûter l’eau de certaines sources. Mais quand les choses deviennent d’un accès trop facile, elles perdent leurs vertus. L’utilisation domestique de l’eau a conduit à la désacraliser dans l’environnement moderne. Le produit qu’est l’eau est devenu un simple « corps fluide nettoyant » qui a perdu beaucoup de sa signification symbolique et ne nous inspire plus le même respect. Autrefois les hommes l’honoraient davantage, comme ils le font aujourd’hui encore dans certaines régions du globe. L’eau n’est pas seulement un remède efficace contre les maux physiques, elle joue également un rôle utile dans le domaine de la psychothérapie. Asclepios ou Esculape, le dieu grec puis romain de la médecine et de la nootheapia ou thérapeutique de l’esprit, prescrivait le bain pour guérir les maladies mentales comme pour les maux physiques. Les centres de soins d’Esculape avaient pour but de purifier à la fois le corps, l’esprit et l’âme. Depuis le temple d’Epidaure, ces centres essaimèrent dans l’ensemble du monde grec, égyptien et, plus tard, romain. C’est là qu’Hippocrate et d’autres médecins de l’Antiquité utilisèrent des méthodes qui furent ensuite abandonnées pendant près de deux millénaires, mais qui sont progressivement réapparues dans la médecine moderne. Comme l’eau jouait un rôle important dans les traitements, les centres de soins d’Esculape étaient souvent près des sources naturelles. Les disciples du maître baignaient les malades dans ces sources ou, parfois dans la mer, et prescrivaient une « cure » des eaux qui étaient considérées comme sacrées. Dans le temple d’Esculape de l’île de Cos se trouvait une fontaine qui devait guérir les maladies nerveuses.

 

2.2.             L’eau de boisson,  le thermalisme

  Les premiers établissements thermaux

 

A l’origine, les stations thermales étaient des puits, des fontaines ou des sources d’eau minérales que l’on croyait doués de propriétés magiques pouvant guérir l’âme aussi bien que le corps. Les affligés y venaient en pèlerinage pour trouver un remède. L’eau devint ainsi le véhicule de la guérison divine. Par la suite, le goût des romains pour les bains les amena à consacrer certaines sources. Jules César étancha sa soif à Vicus Calidus (ville chaude), que nous connaissons sous le nom de Vichy, et y construisit des thermes par la suite. A la source Perrier dans le Sud de la France et à Ferrabelle en Italie du Sud, on raconte qu’Hannibal et ses troupes goûtèrent les eaux pétillantes. Les établissements thermaux les plus prospères étaient des temples d’une architecture recherchée, dédiés aux dieux des eaux et bâtis autour des sources. Ils différaient suivant la nature des eaux recueillies. Des personnages éminents attribuèrent leur guérison à des sources particulières qu’ils patronnèrent par la suite. Ainsi Montaigne était venu aux bains de La Villa, en Toscane, pour y chercher guérison et distraction : « Je repris de celle (l’eau) de la fontaine ordinaire et j’en avalai cinq livres ; elle ne me provoqua point de sueur, comme elle le faisait ordinairement. La première fois que j’urinai, je rendais du sable qui paraissait être en effet des fragments de pierre (…). Elle fit un bon effet des deux côtés ; ainsi je fus heureux de ne pas croire ces médecins qui ordonnent d’abandonner la boisson (…) ». « Je suis beaucoup mieux que je ne l’ai été », écrivait Michel-Ange ». Matin et soir je bois l’eau d’une source à une centaine de kilomètres de Rome (Fiuggi), ce qui casse les calculs de mes reins (…). J’ai dû en faire provision à la maison, car je ne peux ni boire ni cuisiner avec autre chose ». La liste des usagers célèbres qui ont fréquenté ces sites remonte très loin dans l’histoire, avec non seulement Jules César, Michel-Ange, Montaigne, mais aussi Napoléon et Joséphine, la reine Victoria, Victor Hugo, Flaubert, Berlioz, Goethe, Tourgueniev, et beaucoup d’autres. Napoléon allait à Vichy, la reine Victoria préférait Aix-les-Bains. L’impératrice Joséphine fit de longues cures à Plombières, dont les eaux étaient connues pour guérir la stérilité, dans l’espoir de donner un héritier à Napoléon. Les qualités quasi magiques attribuées à l’eau de certaines sources, grossies encore par la publicité qui prétend qu’elles nous apportent la force des volcans ou un régime minceur, ont permis de développer de façon considérable le marché des eaux embouteillées décrit dans l’encadré ci-dessous. La naissance des eaux minérales est une très vieille histoire liée aux conquêtes de l’Empire romain. Partout où guerroyaient les centurions latins, ils emportaient du vinaigre à mettre dans leur eau pour lui donner du goût et tuer les miasmes. Et partout où ils s’installaient à demeure, il leur fallait des bains et, si possible, des eaux thermales pour le repos du guerrier, bien sûr, ainsi que pour les colons et l’administration romaine, toujours soucieuse de son confort. Ces thermes se multiplièrent donc en Italie, puis en Gaule, cher les Belges, et même en Germanie. Ces quatre pays, comme par hasard, sont aujourd’hui les plus gros producteurs et consommateurs d’eau minérale du monde. Ils n’étaient donc pas si fous, ces romains. Les eaux thermales ont ensuite végété pendant des siècles, supplantées par les sources miraculeuses, devenues lieux de pèlerinage. De Rocamadour à la grotte de Lourdes, il est toujours question d’eau de source, mais ses vertus thérapeutiques sont d’essence religieuse et non plus physico-chimique. Quant aux eaux thermales proprement dites, c’était plutôt le diable, puisqu’elles émanent des obscures profondeurs du sous-sol, sorties toutes chaudes de la marmite infernale de Lucifer ! Sous les rois de France, plutôt amateurs de vin, on reconnaît tout de même aux eaux minérales des vertus purgatives et dépuratives. Boire douze verres d’eau par jour, même si ce n’est pas une fête, est une purgation moins pénible que les clystères et les saignées. Madame de Sévigné, habituée de Vichy, fait la grimace, mais c’est pour son bien… Les villes d’eau prennent vraiment leur essor avec Napoléon III qui met en vogue Plombières, Contrexéville, Vichy. La mode des stations thermales fait alors fureur dans l’aristocratie et la haute bourgeoisie. Les propriétaires de sources toutefois n’ont pas attendu Napoléon III pour se lancer dans la mise en bouteille. D’autant que le premier embouteillage de l’eau d’Evian, en 1830, se fait avec l’autorisation des Ducs de Savoie, dans des cruches de terre. Le pionnier de la bouteille en verre porte un nom devenu célèbre, Saturnin Badoit. C’est lui qui, dès 1837, vend l’eau des sources de Saint-Galmier dans son flacon à col effilé qui aura beaucoup d’imitateurs … Le premier embouteillage mécanique, toutefois, ne se montera ni à Vichy, ni à Vittel, mais à Evian, en 1859. La source Cachat produit alors 60.000 bouteilles par an. Trois ans plus tard, l’empereur rattachait la Savoie à la France. La vogue des stations thermales et de l’eau minérale ne s’arrêtera pas après la défaite de Sedan, au contraire. Commence alors l’ère industrielle de l’eau minérale. Les ventes de la source Cachat, à Evian, montent en flèche : 200.000 bouteilles en 1884 et 2 millions en 1898 ! Les minéraliers rivalisent d’astuce pour vendre au grand public comme eau de table ce qui n’était auparavant qu’une médication. Tout est bon pour débarrasser l’eau minérale de son côté vieillot et lui donner une image jeune, dynamique et sportive. Les budgets publicitaires grimpent en flèche et les ventes explosent : 2 milliards de litres en 1967, 5,5 milliards en 1993, dont un milliard est exporté. Ce qui fait de la France le premier exportateur mondial. Les villes thermales défient même les centres de thalassothérapie et les stations de sports d’hiver. Le comble : voici le Club Méditerranée qui prend à son compte l’exploitation des grands hôtels de Vittel. C’est sans aucun doute une révolution : l’apôtre de la mer, de la convivialité au soleil et de la jouissance sans entrave reprenant de vieux hôtels de cure dans les Vosges ! Le changement d’image est tel que la publicité aujourd’hui récupère les slogans utilisés autrefois pour le vin « qui donne des forces » au travailleur. Et nous avons droit à cette formule écolo-poétique : « Evian donne les forces que la montagne lui a données ». Voici maintenant que l’eau, ce liquide inodore, incolore et sans saveur, donne des forces. Dans le pays de Rabelais, de Molière et de Brassens ! Et pourquoi pas un camembert à l’enseigne des joyeux buveurs d’eau ? Naturellement, les multinationales de l’agroalimentaire se battent pour contrôler le marché. Les grandes manœuvres sur le marché de l’eau, on le voit, commencent à éclipser les bagarres entre pétroliers … De fait, le marché de l’eau minérale est une trouvaille géniale : on vend une matière première gratuite, l’eau, au prix du médicament, forcément cher ! La folie de l’eau minérale est telle en Europe qu’elle a ouvert un marché phénoménal aux producteurs de matière plastique. Les professionnels commencent même à s’inquiéter du succès, car ils vont devoir recycler ces bouteilles qui encombrent les poubelles et traînent partout, dans les fossés, les rivières et sur les plages : une moyenne de cent bouteilles par tête accumulées depuis 25 ans. La guerre des bulles – R. Cans

 

  L’arrivée de la médecine moderne

 

La Réforme apporta un changement important. La croyance dans le caractère sacré des fontaines devint une superstition. L’esprit fut peu à peu oublié, la part de la foi diminua elle aussi, enfin les docteurs arrivèrent. Plus la croyance dans les vertus de certaines sources se développait, plus la clientèle devenait exigeante. L’aristocratie et la classe aisée fréquentaient ces sources bénéfiques, mais sans modifier leurs habitudes pendant la cure. Ils voulaient des logements agréables, des installations confortables et des distractions, et ils étaient disposés à payer pour cela. Des hommes d’affaires avisés virent là l’occasion de tirer profit des goûts de luxe de ces privilèges et créèrent des environnements féeriques autour de sources choisies. Au milieu du XIXème siècle, ces villes d’eau offraient ce qui pouvait se faire de mieux en matière d’architecture opulente et de jeux pour gens fortunés. L’histoire de la ville d’eau était réinventée.

 

  Villes d’eau et bonne société

 

Depuis le renouveau des anciens thermes romains, au XIXème siècle, jusqu’aux années 1930, l’attrait de la ville d’eau s’emparait de toute l’Europe chaque printemps. Ces véritables cités de l’eau devinrent le lieu de rencontres des grands esprits et des beautés mondaines qui cherchaient à se débarrasser de leurs maladies, tout en jouissant des plaisirs aquatiques, et à stimuler leur intelligence au contact d’une culture diversifiée de haut niveau. Dans les villes d’eau, le temps s’écoulait lentement, ouvrant des voies illimitées à la créativité artistique. Les miracles et les rêves se réalisaient. La cure stimulait l’inspiration des peintres, des écrivains et des compositeurs. Une littérature, une peinture, une musique ont pris naissance auprès de ces sources thermales.

 

  Le renouveau du thermalisme

Entre les deux dernières guerres mondiales, les villes d’eau perdirent leur prestige. Le monde avait changé. Le rythme de vie était devenu plus rapide, la lutte pour la réussite sociale plus violente et les affaires plus dures. La classe privilégiée n’était plus composée de rentiers, et la nouvelle bourgeoisie choisissait volontiers des séjours dans ses plages favorites. Elle préférait l’intimité offerte par ces lieux de vacances. Le temps de la promiscuité des villes d’eaux était révolu. Depuis les années 1980, cependant, avec la prise de conscience des problèmes d’environnement, on constate un phénomène de renaissance du thermalisme. Des promoteurs ont tiré avantage de ce renouveau pour la mise en forme. La vie mondaine brillante des villes d’eaux du XIXème siècle a été remplacée par un hédonisme luxueux. Nous voilà revenus au point de départ des romains et de leurs thermes. L’hydrothérapie signifie l’harmonisation du corps et de l’esprit sous l’effet salutaire de l’eau. Aujourd’hui, le mot a pris un sens plus large et s’applique aussi bien aux jacuzzis, aux saunas des établissements de bains et aux centres de remise en forme jumelés aux sources thermales. En France, comme dans la plupart des autres pays européens, le thermalisme a été pris au sérieux et fait partie du programme des académies de médecine. Chaque année, des traitements dans des centres appropriés sont prescrits à un grand nombre de patients. Aujourd’hui il est apparu une nouvelle mode liée à l’amour de la nature : l’écologie et l’alimentation biologique. Celle-ci se manifeste, entr’autres, par les publicités pour les eaux minérales : l’eau y est montrée comme un produit pur, né et filtré dans le rocher ; on la trouve aussi au-dessus des nuages, au paradis en somme… C’est d’autant plus surprenant que cette eau, censée symboliser la vie, est emprisonnée dans des « bouteilles » qui le plus souvent des conditionnements en plastique carrés et empilables. La naturopathie, médecine dite naturelle, emploie l’eau pour des soins variés. Les exemples les plus connus sont le sauna et la douche écossaise, c’est-à-dire le contraste vivifiant du très froid et du très chaud. A partir de là, les formules se sont multipliées : bains d’algues, bains d’essences naturelles, bains de boue, bien sûr. La thalassothérapie rejoint désormais le thermalisme… Depuis quelques années déjà, est apparu en France, venu du Japon, le « jakusi » ; c’est un grand baquet de bois où l’on peut entrer à plusieurs. Les Japonais s’y lavent longuement, les Occidentaux s’en servent davantage comme un lieu de rencontre et de convivialité.

 

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